jeudi 9 juillet 2009

Jazzoologie: Le musée national du jazz de Harlem

untitled. Gotch copie

 

Comme le légendaire pianiste et compositeur de jazz (mentor de Duke Ellington), Willie "The Lion" Smith disait: «J’aurais préféré être une mouche sur un lampadaire à Harlem plutôt que millionnaire n'importe où ailleurs». Cette métaphore est encore justifiable aujourd'hui. Harlem est le centre d'une néo-renaissance de la culture, du commerce et du tourisme.

Outrepassant l’enceinte culturelle de sa ville natale, New Orléans, aucune autre communauté n'a autant soutenu le jazz que Harlem. Duke Ellington, Benny Carter, Thelonious Monk, Charlie Parker, Charles Mingus, Count Basie, John Coltrane, Billie Holiday — Le son unique de leurs musiques et de leurs voix se répercute tout au long de ces rues légendaires. Leur héritage se perpétue avec les musiciens de jazz d'aujourd'hui qui de plus ont trouvé un foyer dans la communauté pour leurs sons contemporains. Le Musée National de Jazz de Harlem est dédié à la promotion de cet esprit unique. Une musique de vie, une véritable entité qui regardent vers l'avenir tout en respectant le passé.

Le Musée National du Jazz de Harlem est établi dans ses bureaux de Harlem depuis six ans; Loren Schoenberg, directeur exécutif et Bryan E. Glover, directeur des opérations, travaillent au maintien du Musée. Christian McBride, codirecteur, et bassiste de réputation internationale, est l'ambassadeur du musée en raison de ses voyages fréquents. Il participe également aux nombreux programmes du musée. Le musée offre régulièrement des événements éducatifs et communautaires¹.

 

  • *Harlem speaks
  • *Jazz for curious readers
  • *Jazz for curious listeners
  • *Jazz in the park
  • *Etc

Du Festival de jazz de Montréal au Musée national du jazz de Harlem, il n’y a que quelques pas… Pourquoi pas ne pas poursuivre l’été de ce pas par quelques pas vers New York avec Ella…

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1. Source: Le musée national du jazz de Harlem.

2. Illustration: Thomas Cooper Gotch. Le clarinettiste.

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mardi 7 juillet 2009

Le saxophone de la rue sans merci 4

Rheam copie

Au bout d’un moment, Cathy-Chien cessa d’aboyer. Elle se contenta d’écouter le son des notes de jazz que le saxophoniste lui offrait en guise de lullaby. Assisse devant la calèche, elle fixait le musicien en penchant la tête tantôt à droite tantôt en gauche tout en suivant le rythme fascinant de ce blues improvisé à brûle-pourpoint… juste pour elle.

Je ne sais pas si ce style d’improvisation faisait partie d’une mise en scène. Le cocher saxophoniste semblait parfaitement à l’aise dans ce chant, ce dialogue musical. Le destrier de l’homme ne bougeait pas. Le cheval avait pris place devant la terrasse Dufferin, à la tête de son armada de palefrois fiers et puissants prêts à offrir ballades et promenades dans la ville. Le double quartet donnait un spectacle fabuleux. Les siècles se croisaient comme une douce musique. Moyen âge, renaissance, jazz contemporain… le temps semblait suspendu au dessus du grand fleuve.

Les oiseaux ne chantaient pas.

Cathy-Chien calmée, je profitai de l’occasion pour m’approcher davantage et caresser le bout du museau de ce destrier. La belle dame s’appelait Ella et avoua un petit faible pour les murmures et les pommes. Elle me montrait la besace magique accrochée au chariot. Le cocher me fit signe que cette petite gâterie était permise. Je m’empressai de lui en quérir une rouge merveille et bien dodue… Ella engloutit le fruit permis doucement en mastiquant le tout avec délice.

Pendant que je conversai avec cette magnifique bête, Cathy-Chien avait quitté son poste d’observation et avait réussi je ne sais comment à escalader les montants de la calèche pour se retrouver sur le siège avant, aux côtés du cocher. Le chien et le saxophoniste formaient un duo singulier qui je dois l’avouer me donna une gigantesque crise de fou rire.

Il me vint soudainement une idée :

-- Dites, monsieur. Je peux accompagner mon chien pour la promenade ?

-- Cela dépend… Savez-vous chanter ?

-- Heu… Bah, un peu. Mieux que mon chien… ça, c’est certain.

-- Connaissez-vous des chansons d’oiseaux ?

-- Mince, vous êtes bizarre, monsieur. Pour tout vous dire, voilà. Je peux vous siffler le réveil du merle, l’arrivée des oies sauvages, l’heure des poules et le thé de cinq heures des étourneaux.

-- C’est intéressant. Qu’est-ce que l’on ne ferait pas pour une ballade en calèche, un samedi de juin dans le Vieux-Québec, n’est-ce pas ?

-- J’oubliais… Je joue de la guitare, je sais jongler et conter des histoires.

-- D’accord… Moi, les promeneurs sans merci, je les invite toujours pour le premier voyage du jour. Alors, si vous avez le cœur à la ballade, vous êtes la bienvenue. Ella la Rousse et Jimmy le cocher vous offrent la première improvisation de ce nouveau jour. Venez près de Cathy-Chien, à l’avant. Mes passagers s’impatientent. Nous n’attendons plus que vous.

Il me sembla entendre quelques piaillements d’oiseaux…

Non. Je n’avais pas la berlue. Ella se mit à trotter un pas de deux, Jimmy souffla le blues du blues dans le saxophone, Cathy-Chien aboya gaiement son dialogue de bêtes et les oiseaux de ce bestiaire du jour volaient au-dessus de nous. La calèche s’aventura dans les rues sans âge. Le manège enchanté circula ainsi tout le long du trajet dans les sentes du Vieux-Québec.

Puis, je ne sais pas pourquoi, Ella la Rousse s’arrêta brusquement à l’intersection d’une rue. Il me sembla entendre le chant de plusieurs oiseaux, le son d’une guitare ancienne et la complainte de la fille d’une fée.

Soudain, je ne sais plus comment ni pourquoi, c’était sûrement du jazz… Jimmy échappa son saxophone et perdit connaissance sans aucune improvisation au seuil d’une rue sans merci.

C’est ainsi qu’un samedi de juin, un cocher, des passagers sans merci et un saxophone croisèrent la route de la véritable dame sans merci de la rue sans merci.

À suivre…

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1. Illustration : Henry Meynell Rheam. La belle dame sans merci. 1920

mercredi 1 juillet 2009

La société des poètes Delarue 7

 

                             dicksee1

 

Oh what can ail thee, knight-at-arms,
    Alone and palely loitering?
The sedge has withered from the lake,
    And no birds sing.

Oh what can ail thee, knight-at-arms,
    So haggard and so woe-begone?
The squirrel's granary is full,
    And the harvest's done.

I see a lily on thy brow,cowper1
    With anguish moist and fever-dew,
And on thy cheeks a fading rose
    Fast withereth too.

I met a lady in the meads,
    Full beautiful - a faery's child,
Her hair was long, her foot was light,
    And her eyes were wild.

I made a garland for her head,
    And bracelets too, and fragrant zone;
She looked at me as she did love,                     

    And made sweet moan.

I set her on my pacing steed,cowper28
    And nothing else saw all day long,
For sidelong would she bend, and sing
    A faery's song.

She found me roots of relish sweet,
    And honey wild, and manna-dew,
And sure in language strange she said -
    'I love thee true'.

She took me to her elfin grot,
    And there she wept and sighed full sore,
And there I shut her wild wild eyes
    With kisses four.

And there she lulled me asleep
    And there I dreamed - Ah! woe betide! -                                                                     

The latest dream I ever dreamt
    On the cold hill side.

I saw pale kings and princes too,hughes8
    Pale warriors, death-pale were they all;
They cried - 'La Belle Dame sans Merci
    Hath thee in thrall!'

I saw their starved lips in the gloam,
    With horrid warning gaped wide,
And I awoke and found me here,
    On the cold hill's side.

And this is why I sojourn here
    Alone and palely loitering,
Though the sedge is withered from the lake,
    And no birds sing.                              

John Keats. Version originale de La Belle Dame Sans Merci, 1819

Il existe deux versions de ce fameux poème ou ballade. La première version est issue du manuscrit original et la deuxième de la première publication. La première est généralement considérée comme étant la meilleure, la deuxième ayant été retouchée à la publication. L’auteur des modifications n’est pas connu.

La version originale a été trouvée dans une lettre de John à son frère Georges, en date du 21 avril 1819. Régulièrement, Keats écrivait ses impressions à son frère Georges et à sa femme, Georgiana, en Amérique et négligemment regroupait les pages ensemble dans une longue lettre. La lettre qui contenait La Belle couvrait près de trois mois, du 14 février au 3 mai 1819. Elle contenait également d’autres illustres poèmes, dont Why did I laugh tonight? qui se termine de façon on ne peut plus prophétique : « 'Verse, fame and Beauty are intense indeed / But Death intenser - Death is Life's high mead. » La lettre se termine avec la merveilleuse Ode To Psyche, sur laquelle Keats précisa : « Ce poème, le dernier que j’ai écrit est le premier et le seul sur lequel je n’ai éprouvé que de moindres difficultés. Pour la plus grande partie, je n’ai que griffonné les lignes à la hâte. »

La belle dame sans merci fut jetée sur papier puis largement diminuée par Keats lui-même. Le poème fut publié dans l’Indicator le 10 mai 1820 et demeure l’un de ses plus célèbres¹.

1. Source:  The life and Works of John Keats. 1795-1821.

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Illustrations: Sir Frank Dicksee (1902); Frank Cadogan Cowper (1926);  Arthur Hugues (1861). La belle dame sans merci.

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dimanche 28 juin 2009

Jazzoologie: le saxophone de la rue sans merci 3

waterhouse30 John William Waterhouse. La belle dame sans merci. 1893.

Marguerite vivait sur une île au milieu du grand fleuve. L’hiver était interminable et rude, le printemps court et avare de vertes renaissances. Le chant du vent venait parfois briser la monotonie de cette terre sèche pleine de désolation et pâle. Quelquefois, à l’aube, le chant des oiseaux du lac l’éveillait doucement… Elle marchait seule et triste sur la grève ou les herbes naissent et meurent en silence. Tout le long du jour, elle observait le mouvement de l’eau et des roseaux. Écoutait la marche des insectes, encourageait la course des lièvres, félicitait le labeur des écureuils et se riait de la peur des mulots. La nuit venue sur l’île des arbres aux mille berceuses pour les créatures captives, les fantômes sonnaient les heures du retour aux sources. La vie s’écoulait ainsi, allegro, moderato, selon le rythme du livre secret du Blues des filles du vent et de la rosée.

Le chœur des oiseaux faisait silence.

Marguerite était l’enfant d’une fée. L’ondine regardait le monde de ses yeux verts, respirait l’odeur des fleurs sauvages avec délicatesse et chantait les complaintes de ses ancêtres avec compassion. Ses longs cheveux ondulaient jusqu’au sol et rythmaient chacun de ses pas. Seule sur les sentiers de ce domaine triste et inhospitalier, elle se rappelait la musique des jours heureux. Parfois, elle s’asseyait au pied de l’arbre du sentier périlleux et se laissait aller à quelques vagues à l’âme. Les berceuses d’un temps lointain, les chants d’un temps jadis ou les chevaliers venaient parfois se perdre dans les sentes des bois noirs de l’île, résonnaient partout jusqu’aux confins de ce domaine. Ce qui, on se doutait bien, était à l’encontre de tout sens de la vie et de la mort et contre la volonté des sorciers, gardiens du livre secret du Blues de la fille du vent et de la rosée.

waterhouse30Les chevaliers étaient désormais de sombres fantômes et le chevalier au noir destrier semblait perdu à tout jamais. Celui-là, Marguerite l’avait bien aimé. Pour un instant, elle avait osé croire au sentiment pur du vent et de la rosée. Elle avait donné les quatre baisers… Mais les fantômes du côté sombre de la vie des ondines de l’île avaient depuis belle lurette d’autres projets et choisirent un cruel destin pour la fée. Depuis la création de ce décret inscrit dans le livre des notes secrètes, personne ne venait se promener sur l’île. La tristesse régnait du soir au matin sur l’île de la désolation sans lendemain.

Le chœur des oiseaux faisait silence.

Et pourtant, un jour de juin, Marguerite mit sa robe d’ondine au rancart. Elle enfila ses jeans, un tee-shirt et un chapeau à fleurs. Faisant fi du livre des heures des grands sorciers de l’île, elle fit ses adieux à toute cette désolation et mit le cap sur le Vieux Québec. Elle troqua le blues des fantômes pour le jazz des chevaliers et quitta l’île sans aucun merci.

C’est ainsi qu’un jour de juin, un cocher, un destrier, une touriste, une Cathy-Chien et un saxophone croisèrent la route de la Belle dame sans merci…

À suivre…

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1. Illustration : John William Waterhouse. La belle dame sans merci.


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mercredi 24 juin 2009

Bestiaires fabuleux: le cheval



Bartholomaeus Anglicus [13e siècle de notre ère] (De proprietatibus rerum, livre 18): Les chevaux sont heureux dans les champs de bataille. Ils aiment l'odeur de la guerre et le bruit des trompettes les réconforte. Ils entrent dans la lutte avec fierté au rythme de cette musique qu'ils aiment. La désolation les afflige lors d'une défaite tandis que la joie les transcende dans la victoire. Ils savent ressentir l'émoi et la peur de l'ennemi et se jettent dans la lutte avec force en mordant et ruant. Ils sont fidèles à leurs seigneurs et ne souffrent aucune défaite. Certains sont si fidèles à leurs maîtres qu'ils refusent tout autre cavalier. Et de nombreux chevaux de pleurer quand leurs seigneurs meurent. Et il est dit que le cheval pleure de tristesse, à la droite de l’homme qu’il honore. Le cheval et l'homme sont ainsi jumelés. Lorsque les hommes doivent lutter contre les éléments de la nature, voire de source divine, ils peuvent prévoir leurs destins par la joie ou la tristesse de leur cheval. Les anciens disaient qu'un bon cheval noble doit présenter quatre qualités essentielles: la forme, l'équité, l'entêtement et la couleur de la robe. À sa naissance, le poulain arbore en son front Iconemor. Une parcelle de cuir noire de la grosseur d'une figue sèche. La jument retire délicatement cette peau en la lichant puis l'avale afin que le poulain ne puisse la manger. [...]Certaines sorcières utilisent cette peau pour la confection de leur philtre d'amour. Le poulain n'est pas étrillé avec de la paille, ni brossé par un peigne de cheval, ni forcé à la corde ou au harnais. Il n'est pas soumis aux éperons, à la selle ou à la bride. Il suit sa mère librement, mange de l'herbe, et ses pieds ne sont pas percés de clous. Il est encouragé à courir partout en toute liberté. Finalement, le poulain est sevré est mis au travail. Il est soumis doucement au licou et aux rênes. Le sevrage se fait en douceur. Il sera dressé pour la conduite de chariot, de charrettes et de toutes autres voitures. Il sera formé aux voyages et sera prêt pour les cavaliers et les chevaliers. Le poulain devenu cheval apportera fortune à son maître. Isidore disait que les chevaux sont parfois considérés comme des animaux sacrés par plusieurs dieux.
© The medieval bestiary. David Badke. Traduction Mireille Noël.

Depuis toujours, le bestiaire fascine notre imaginaire. Ce recueil de fables et de légendes animales illustre ce dialogue particulier qui nous lie avec les bêtes. Traité d’histoire naturelle, les premières versions connues sont d’origines égyptiennes (IIe siècle), perse (VIe) et latine (IVe). Le Physiologus, la première version grecque de ce type d’album demeure la base de tous les manuscrits répertoriés à ce jour. Le fabuleux bestiaire traite de la propriété des bêtes, des oiseaux et des pierres sous forme d’interprétations moralisatrices. Le symbolisme créé demeure fortement influencé par les puissances politiques et religieuses de l’époque. Un nombre important de bêtes sont soumises à l’étude : animaux réels : sauvages ; singe, pélican, éléphant, chameau, crocodile, lion, cerf, ours, aigle, paon, ibis, chouette : domestiques ; cheval, chien, chat, etc. ; animaux imaginaires : griffon, aspic, aspic-tortue, onocentaure, basilic, phénix, licorne, etc. ; anthropologie monstrueuse : cynocéphale, sciapode, etc.

Les précurseurs du bestiaire. — Deux sources antérieures ont influencé les bestiaires médiévaux : le Physiologus et le livre XII des Étymologies d’Isidore de Séville. Du texte original grec du Physiologus, catalogue moralisateur de bêtes, furent tirées entre 386 et 431 des traductions en latin, qui connurent une très large diffusion pendant plusieurs siècles et qui ont laissé un nombre impressionnant de témoins textuels. La version du Physiologus dont se servait sans doute Philippe était composée de 37 articles, qui présentaient dans une disposition quelque peu anarchique des bêtes, des oiseaux et des pierres. Comme leur nom l'indique, les célèbres Étymologies d’Isidore de Séville (mort en 636) visent à expliquer le nom des choses en donnant une étymologie qui correspond aux caractéristiques physiques et comportementales des sujets traités. Le livre XII est consacré aux catégories suivantes : les animaux domestiques, les bêtes sauvages, les petits animaux, les serpents, les vers, les oiseaux et enfin les petits animaux ailés. Les Étymologies sont dépourvues des interprétations exégétiques qui caractérisent le Physiologus ; Isidore de Séville s'intéresse plutôt au côté scientifique de son sujet. Au contraire aussi du Physiologus, les Étymologies bénéficient d'une nomenclature rigoureuse exigée par leur contexte encyclopédique. Lire la suite…
Shannon Hagen Cottin-Bizonne. Le bestiaire, naissance d’un genre.


Le cheval, considéré comme un animal domestique dans les bestiaires, tient une place importante dans la mythologie médiévale. Il est la plus noble conquête de l’homme et le plus fidèle compagnon d’armes des chevaliers. Selon le Physiologus, le cheval aime se promener dans les champs de bataille et courir au son des trompettes ! Il participe à tous les combats et ne supporte pas la moindre défaite. Un cheval ; un maître. Bucéphale en tête, le destrier ne se laisse pas dresser pas le premier venu. Son apprentissage requiert la finesse du Petit Prince. Eh oui, il pleure à la disparition de son maître.

Au moyen âge, en Normandie, comme dans la plus grande partie de l’Europe, la monture privilégiée des rois et des princes était le cheval espagnol. C’était un cheval espagnol que montait Guillaume à la journée d’Hastings ; Geoffroy Plantagenet parut aux fêtes de Rouen sur un cheval espagnol ; Richard Coeur de Lion fit son entrée à Chypre sur un cheval de cette espèce, et un chevalier donna au monastère de Saint-Michel sont destrier d’Espagne.

Le cheval espagnol n’était pas le seul étalon méridional employé au croisement de la race normande : les chevaliers chrétiens ramenaient encore des diverses croisades un nombre considérable de chevaux orientaux ; nous en avons la preuve, entre autres par les deux coursiers de Richard Coeur de Lion, achetés par lui dans l’île de Chypre et chantés par les poètes du temps.

Voici la traduction rimée d’une des strophes qui leur ont été consacrées :

Aucun ne peut les égaler,

Soit dromadaire ou destrier ;

Chameaux courants, chevaux du More,Sont loin d’aller si vite encore ;

Aussi pour mille bons ducats,

On ne les aurait certes pas.
Ephrem Houel : Le cheval normand au Moyen âge (1881)

Les anciens disaient que le cheval doit posséder quatre qualités à sa naissance : la forme, l'équité, l'entêtement et la couleur de la robe.

As to form, the body should be sound and firm; its height consistent with strength; long and narrow in the flank; haunches, large and rounded; broad chest; the entire body knotted with the thickness of its muscles; dry hooves, supported by a curved frog. As to beauty: its head should be small and dry; the skin taut against its bones; the ears, short and neat; the eyes, large, the nostrils broad and the neck erect; the mane, and tail, thick; the hooves firmly curved. As to temperament: it should be bold of spirit, light-footed, with quivering limbs - a sign of courage; it should be easy to rouse when it is at rest, and once it has been put to the gallop, it should not be difficult to control. You can judge the pace of a horse by the pricking of its ears, its mettle from the quivering of its limbs. The main colours to be found are: bay, golden, rosy, chestnut, tawny-red, pale yellow, blue-grey, dappled, light grey, brilliant white, ordinary white, piebald, black. After these come variegated colours based on black or bay; other mixtures or those which are the colour of ashes are the lowest sort.
© The Aberdeen bestiary. Folio 22v. The horse. University of Aberdeen. Colin McLaren and University of Aberdeen.

Le cheval était la Ferrari du moyen âge, le bolide infaillible des chevaliers. Les rois et les cavaliers de toutes provenances payaient une fortune pour celui qui devait leur assurer gloire et fortune. Et que dire des philtres d’amour ! On connaît la complainte de Tristan et Iseult…

Décidément, le cheval fascine et demeure une icône incontournable de tout bestiaire qui se respecte.





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Illustrations: 1. © Det Kongelige Bibliotek, GKS 1633 4º ; Bestiarus : 26 verso. Bestiarium of Anne Walsh (England c. 1400-1450 ( ?)). The Greek Physiologus. 2. © Bibliothèque Nationale de France, lat. 3630, folio 84r. Cheval courant dans la forêt. 3. © Huntington Library, HM 27523, folio 228r. Cheval bleu tacheté.




dimanche 21 juin 2009

Jazzoologie: Le saxophone de la rue sans merci 2






De la rue du Trésor, la rue des artistes-peintres de la rue, je me dirigeai vers la fontaine de Robin des bois. Je venais de terminer, ou presque, la promenade matinale de Cathy-Chien dans les rues du Vieux-Québec. Avant de revenir à l’hôtel, je tenais à faire une halte dans le parc. Près du fleuve, le château Frontenac se dressait tel un géant indéfectible prêt à affronter tous les dragons de la Terre et même des océans.

Cathy-Chien toisait les pigeons tandis que je scrutais l’horizon. Nous étions alertes comme des vacancières affamées de découvertes. Le ciel se montrait d’un bleu délicieux, les nuages dansaient sur le blues d’un temps sans orage. Perdue dans cet espace idéal, ce début de juin mémorable, je me mis à rêver d’une longue période de vacances dans ce merveilleux Québec. Un week-end par-ci par-là, oui d’accord, c’est intéressant. Un été complet à me balader, à trimballer Cathy-Chien de promenade en promenade sur la promenade Dufferin… Enfin, il me semble que ce serait drôlement inoubliable.

Assise sur le banc de Robin, je mijotai différents arguments à mettre sur la table pour le dîner. Les pigeons devenaient de plus en plus curieux. Ils ne se souciaient guère de la présence de mon chien. Je dirais même qu’ils faisaient preuve d’un certain sans-gêne. Bref, mon chien de chasse avait adopté le rythme des vacances, car elle ne démontrait aucun intérêt pour ces oiseaux un peu trop racoleurs à son goût.

Cependant, elle se mit à pointer vers la droite sans aucune raison apparente. Il me sembla entendre des bruits nouveaux émanant des rues voisines. Je tendis l’oreille avec plus d’attention. Cette fois, les sons étaient plus nets et se rapprochaient de nous. Je discernai bientôt la source de l’émoi de Cathy-Chien. Le bruit de plusieurs sabots résonnait sur les pavés. Je ne pouvais évidemment pas encore discerner les chevaux. À l’évidence, ils étaient en route vers le Château. Je ne les voyais pas encore. Je les entendais marcher au pas, puis au trot… Je sentais leurs présences dans les rues du Vieux-Québec. J’avais presque oublié que ce rituel s’effectuait tous les jours en période estivale. Quelle honte pour une chevalière en vacances…

Cathy-Chien se mit à trottiner autour du banc. Je crus percevoir un gémissement tout à fait nouveau. Un phrasé légèrement rythmé, sautillant, plein de vie émanait de mon quatre pattes. Étonnée de ce signe musical complètement inusité, je me tournai à nouveau vers la source de tous ces émois. Une musique se mêlait désormais aux bruits des sabots. Cette musique était douce, attirante comme un rayon de soleil. Je compris que Cathy-Chien répondait à l’appel de ce vent musical. J’assistai à une improvisation canine et équestre au cœur du Vieux-Québec.

Sur ces entrefaites, la procession extraordinaire apparut dans la rue du Château. Je comptai une, deux, trois… huit calèches ! Les destriers firent leurs pas de danse, leurs entrées en douceur et en musique devant ma fontaine et mon château. Chacune des bêtes portait des couleurs distinctives. Leurs attelages étaient enjolivés de rubans colorés et de dorures. Tout cela me sembla si fascinant que j’en oubliai Cathy-Chien qui hurlait maintenant sa nouvelle musique à tue-tête. Je calmai la pauvre dame effrayée. Je la pris dans mes bras, puis je m’approchai de ce cortège fleuri.

Le maestro de ce manège s’arrêta devant le château, à l’endroit réservé aux calèches. Son cheval était puissant et confiant dans ses gestes. Sa robe était d’un noir sublime, sa crinière descendait sur son encolure comme une aquarelle et une toute petite tache blanche comme une étoile ornait son front. Ce cheval était assurément coquet ! Un magnifique chapeau orné de plusieurs marguerites le protégeait des rayons de soleil trop ardents. Une impression de calme se dégageait de cette bête. Une sensation de bonheur comme un week-end de vacances.

Le cocher demeura un moment perché sur le banc de cette machine. Il poursuivit la musique du jour au grand bonheur de Cathy-Chien. Le duo reprit de plus belle… Des tons de jazz et de blues émanèrent bientôt. Le cocher était saxophoniste et se plaisait à dialoguer avec tout un chacun par sa musique…

C’est ainsi qu’un mouvement de jazz pacifiste croisa ma route et qu’un cocher,
un cheval et un saxophone mirent ma vie à la merci d’une rue sans merci.

À suivre…

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1. Illustration : Georges Frederic Watts. Sir Galahad.





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jeudi 18 juin 2009

Jazzoologie: Le saxophone de la rue sans merci






Jimmy se levait à 5 heures tous les jours. Peu importe ses humeurs, son état de santé, rien ne pouvait le retenir au lit. Il se levait d’un bond, enfilait ses mules noires de bazar, ses lunettes rondes dénichées dans un drugstore sur le bout du nez et, en deux ou trois pirouettes, il se dirigeait immanquablement vers la cuisine afin de préparer son petit déjeuner : allongé double et tartines grillées… En écoutant le jazz du jour à la radio, il enfilait le tout presto, debout devant la fenêtre. Jimmy ne perdait jamais de temps. Il aimait observer le ciel, les nuages et le rythme du vent afin de s’improviser quelques fugues pour ce nouveau jour.

De cette unique fenêtre orientée vers le fleuve, il pouvait deviner la naissance du toit de sa deuxième maison. Il reconnaissait les couleurs et se remémorait les odeurs de son atelier particulier. Le petit bâtiment était situé à quelques rues seulement de son deux pièces.

Jimmy était cocher, de père en fils. Son écurie accueillait 8 chevaux et un saxophone.

Il aimait arriver tôt dans son antre équestre. Il prenait plaisir à saluer chacun de ses pensionnaires en les caressant gentiment, tout en vérifiant leurs humeurs matinales. Les bêtes, toutes plus belles les unes que les autres, se dandinaient doucement dans leurs box respectifs en guise d’accueil amical. Jimmy préparait le premier repas des chevaux avec attention. Chaque animal bénéficiait d’une diète magique et secrète conçue par leur maître. La ration matinale ressemblait à un petit medley vitaminé pour ballet équestre : du blé pour Billy, du maïs pour Anaïs, du miel pour Nathaniel, de l’avoine pour Givemesome, du thym pour Summertime, de la sauge pour Savage, de la cannelle pour la Damebelle et de la menthe pour Ella.

Pendant que les destriers se restauraient, Jimmy nettoyait les moindres coins et recoins de son Éden à l’est de la rue sans merci. Il balayait partout, remplaçait la paille de la nuit par celle du jour et remettait de l’ordre dans le club house. Il vérifiait l’état des attelages et des calèches, puis complétait sa tournée par un inventaire du tout et des riens de son domaine.

À la suite de quoi, il se dirigeait vers la vieille chaise de bois que lui avait offerte son père, Jimmy Premier, et s’offrait une première pause jazz, une petite improvisation musicale sans prétention. Une ode à ses compagnons équins suivie de quelques autres notes secrètes qui n’appartenaient qu’à lui. Jimmy le cocher jouait du saxophone et tous les chevaux devenaient le Jimmy doublequartet de la rue sans merci.

Vers 9 heures, les autres cochers arrivaient à l’écurie et se mettaient au travail. Bientôt, tous étaient armés pour affronter moderato les rues du Vieux-Québec à la recherche des premiers voyageurs du jour.

C’est ainsi qu’un samedi de juin, devant le Château Frontenac, je croisai la
route d’Ella la rousse, de Jimmy le cocher et d’un saxophone.

À suivre…

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1. Illustration: James Jacques-Joseph Tissot. Business.