dimanche 18 mai 2008

Orgueil et prés 2


Le premier jour des compétitions s’avéra fort éprouvant pour l’orgueil de mademoiselle M.

Moi et les membres du clan délégués, les chevaliers de l’encrier, avions passé les mois précédents à nous casser la tête, les pieds et tout ce que vous voudrez, afin d’être prêts à toute éventualité. Cependant, nous n’avions pas prévu que les préliminaires de ce concours international consistaient à faire notre entrée officielle dans la Upper-room de Bath. Ce fut une énorme déception.

Aussitôt, je ressentis une violente crise d’urticaire m’envahir du côté de l’orteil gauche. Dès le début de la mâtiné, je me sentis ridicule dans mon espèce de robe de carnaval. Néanmoins, je fus contrainte de respecter les directives des organisateurs. Comme tous les concurrents, je dus boire cette horrible eau de source qui pique la gorge, en guise de cocktail de bienvenue. De plus, la petite G n’avait pas prévu que tous les compétiteurs devaient faire leurs entrées dans la salle de bal, au bras d’un cavalier étranger. Je n’eus que quelques minutes pour en dénicher un en catastrophe ! Je dus me résigner à faire ma première apparition dans cet endroit légendaire en compagnie du révérend Debath. Un géant chauve, poilu et verbomoteur.

Peu importe. Ce mauvais moment passé, je me contentai de me fondre dans l’énorme pièce inhospitalière et d’observer les us et coutumes de cette extravagante mise en scène. Je me baladai doucement dans ce monde étrange lorsque mon attention fut accaparée par l’arrivée de personnages, semblait-il, de la plus haute importance. Je tentai de me renseigner, poliment, auprès de ma voisine. Celle-ci ne daigna point me répondre, prétextant ne pas comprendre le sens de mes paroles. Je n’insistai point. Je me tournai vers la droite afin de poursuivre mes recherches. Je toisai un gentleman aux cheveux blancs qui me sembla plus civilisé. Effectivement, ce gentil personnage me confia que les gens que la Upper-room accueillaient en ce moment n’étaient nul autre que sir Debingley, sa sœur bien-aimée ainsi que le président du jury, le sieur Delancelot…

Je ne sais pas pourquoi, à ce moment précis, une intense sensation empourpra mon visage. Je me sentis extrêmement mal à l’aise. Je n’avais plus qu’une seule idée en tête : sortir à l’extérieur de cette souricière.

Je dois préciser que les trois personnages nous furent présentés avec gentillesse. Le frère et la sœur adoptive de Lavande Delanote me semblèrent très aimables. Cependant, je ne peux en dire autant du sieur Delancelot. Tandis que la petite G se faisait inviter par tous les cavaliers de la salle, je fus contrainte de demeurer en compagnie de ce monsieur pendant un interminable moment. Ce dernier ne m’adressa la parole que pour prononcer des banalités et ne songea un seul instant à m’offrir un thé ou même danser. Ce n’est pas que je désirais faire preuve de mes talents. C’était vraiment dans le but de mettre un terme à ce tête-à-tête extrêmement ennuyant.

Malgré tous mes efforts de courtoisies auprès de cet illustre personnage, je ne lui trouvai rien de fabuleux. Je dirais même plus, cet homme était d’une vanité intolérable. Au bout de plusieurs longues minutes de ce supplice, je le remerciai de m’avoir si gentiment tenu compagnie et je m’enfuyais dans les jardins.

Seule, je respirais à ma guise. Je m’installai sur un banc de jardin afin de retirer mon insupportable chapeau de débutante. Mademoiselle M se trouva bien vaniteuse d’avoir osé poser sa candidature dans une compétition aussi compliquée.

Décidément, ce concours était une véritable calamité. Je me demandai sérieusement ce qu’une jeune demoiselle de dix ans pouvait bien réaliser dans un tel événement. Et surtout, ce président de jury monstrueux me sembla orgueilleux et vaniteux comme personne…

Je tentai de me résigner. En vain, je sentis une autre violente crise se pointer. Et puis, une envie de prendre le premier train pour ailleurs m’envahit.

Colère, orgueil ou vanité ?

Que ferait Jane ?

À suivre…
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1. Illustration: Edmund Blair Leighton. Off.

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dimanche 11 mai 2008

Orgueil et prés


Mr. Darcy dansa seulement une fois avec Mrs. Hurst et une fois avec miss Bingley. Il passa le reste du temps à se promener dans la salle, n’adressant la parole qu’aux personnes de son groupe et refusant de se laisser présenter aux autres. Aussi fut-il vite jugé. C’était l’homme le plus désagréable et le plus hautain que la terre eût jamais porté, et l’on espérait bien qu’il ne reparaîtrait à aucune autre réunion.
Jane Austen
. Orgueil et préjugés.

Une semaine après son lamentable échec au centre commercial, le petit B avait déclaré fièrement :

-- Qu’est-ce que vous voulez que je fasse dans un pré ? C’est ridicule ! Sortez de votre retraite fleurie. Venez vous battre en duel dans les ruelles… comme le veut la coutume de Nouveau-Bordeaux. Votre tactique est dénuée de tout sens d’honneur.

Devant un tel étalage d’orgueil, le clan et moi n’avions pas jugé opportun de lui offrir la moindre répartie. Nous avions continué nos activités de préparation à la compétition du mois de mai, en Angleterre. Nous le laissâmes mijoter de sombres projets avec ses acolytes. Il nous parut assurément inutile d’entreprendre une conversation avec un tel vaniteux. Le clan avait beaucoup mieux à faire que de se préoccuper des jeux futiles de ce chef de village prétentieux, sans imagination.

Ce fut une sorte de trêve entre les deux clans rivaux du quartier. Nous pûmes, en toute tranquillité, poursuivre notre éducation en vue du grand tournoi Jane Austen. Le mois de mai étant propice aux promenades dans les champs et les prés, nous avions décidé de tenir nos séances de lectures dans le pré fleuri de la petite G. Nous avons lu, analysé, discuté et rêvé de tous les romans du grand auteur. Emma, Élizabeth, Mr. Darcy ainsi que tous les personnages de l’illustre dame avaient pris forme dans notre quotidien. Du matin au soir, nous nous sommes plongés dans cet univers particulier.

Aussi, je peux affirmer sans honte que nous sommes prêts pour les compétitions.

Enfin, peut-être…

Il faut beaucoup de courage pour se présenter à un tel événement. Des étrangers osant défier de fiers experts sur leur propre territoire. Peu importe, nous irons jusqu’au bout de l’aventure. Le clan et moi, les chevaliers de l’encrier, sommes prêts à faire face à toutes les quadrilles littéraires ou autres des chevaliers de l’île Delanote.

Dimanche matin. Bath, Angleterre. Premier jour des épreuves Austen.

Je suis debout dans le pré de Northanger Abbey.
Je suis debout et je lis dans le pré de Mansfield Park.
Je suis debout et je lis, seule, dans le village de Jane Austen…

Que ferait Jane ?

À suivre…



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1. Illustration. Edmund Blair Leighton. Douce solitude. 1819.


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dimanche 4 mai 2008

Contes de l'encrier: Marcel et le mot perdu 11


Marcel arriva chez lui fort tard et de fort mauvaise humeur. Les destriers du maître du temps le déposèrent devant la porte et disparurent dans la nuit, au clair de lune. Irrité, épuisé, il monta dans l’ascenseur et sanglota. Il avait échoué à la troisième épreuve. Il n’avait pas réussi à recueillir la troisième lettre d’or auprès d’Albertine. Le maître du temps lui refusait le mot de la fin avant la fin.

Dès son arrivée dans l’appartement, Céleste s’empressa de lui demander le récit des évènements. Marcel lui résuma la sombre aventure, la récolte de la deuxième lettre, puis l’échec de la troisième quête. Il déposa les deux enveloppes sur la table de travail. Le mot était incomplet. C’était la fin avant la fin. Le temps leur sembla bien ingrat.

Le mot de la fin demeurait perdu dans le temps.

Malgré tout, Marcel se mit au travail. Malgré sa tristesse, il défia le maître du temps et compta jusqu’à trois. Et hop! Il prit sa plus belle plume, ouvrit l’encrier. Il taquina l’encre, essuya doucement le précieux outil sur le papier et se mit à écrire dans les cahiers…

Marcel n’avait pas remarqué le visage illuminé de Céleste. La dame de compagnie, la chère collaboratrice avait découvert une petite lettre dans la troisième lettre. Une petite lettre de rien du tout, mais qui voulait tout dire. La lettre « N ». Marcel fut stupéfait. Comment se faisait-il qu’il n’avait pas remarqué cette merveille? Il avait cru son voyage dans le temps inutile. Et pourtant, la troisième lettre d’or était là. Il avait oublié de bien regarder à l’intérieur. La lettre était toute petite. Un véritable petit jardin extraordinaire en minuscule.

Marcel aligna les trois lettres d’or et contempla avec délice le merveilleux mot de la fin avant la fin : F I N.

Longtemps, Marcel écrivit dans la nuit. Tant et si bien, qu’au petit matin, à l’aube, il écrivit le mot « fin ».

Marcel se coucha de bonne heure et de fort bonne humeur, pour longtemps et dans le temps.

Merci à vous qui avez suivi cette histoire.

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1. Illustration : James Jacques-Joseph Tissot. The farewell. 1871



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jeudi 1 mai 2008

Contes de l'encrier: Marcel et le mot perdu 10


Marcel reconnut le messager du Maître du temps. Il l’attendait à l’entrée du grand hôtel. Quelques palpitations au cœur lui rappelèrent l’importance de ce moment, du temps présent. C’était la troisième nuit, la troisième quête. Désormais, tout le temps était réservé à l’épreuve de la dernière lettre d’or. La lettre indispensable qui devait compléter le mot de la fin perdu dans le temps avant la fin.

Le Ritz était plein à craquer. À l’évidence, un bal de nuit se donnait dans le grand salon. Les invités doublèrent le voyageur du temps sans se soucier de sa présence. Ils se précipitaient à l’intérieur en riant de tout cœur. Marcel ressentit de légers malaises. Il avait l’habitude de fréquenter ce restaurant à des heures tardives afin de pouvoir se reposer tout en prenant un léger repas. Tous ces gens l’intimidaient. Il ressentit quelques étouffements, fit mine de reculer… puis, il se maîtrisa fortement. Il devait foncer. C’était la dernière nuit, la dernière épreuve.

Le messager l’invita à entrer dans la quête :

-- Bonsoir, Marcel. N’aie pas peur. Ce soir de pleine lune est exquis. Cette nuit sera douce et inoubliable. Cette nuit est pour toi. Allez-viens. Ne faisons pas attendre tes invités.
-- Mes invités… Mais, je ne connais pas ces gens.
-- Si, tu les connais. Allez-viens. Regarde-les bien… Tous ces gens sont là pour toi, Marcel.
-- Bien, je comprends. C’est une ruse du Maître du temps. Et où est-il celui-là? Il pourrait se montrer un peu.
-- Marcel, je suis le Maître du temps. Je suis ici pour te diriger dans la troisième épreuve. Tu devras maîtriser ton jardin intérieur. Tu devras faire la paix avec tes personnages…
-- Mes personnages… Je crois que je comprends. Tous ces gens sont issus de mon imagination.
-- Et ils ne te voient pas. Ils ne peuvent pas te voir, Marcel.
-- Pourquoi donc? Serais-je déjà mort?
-- En quelque sorte, oui. Ils fêtent ta disparition et leur libération. Tu devras les laisser vivre, Marcel. Tu devras les laisser partir dans leur monde. Tu devras leur permettre de voler de leurs propres ailes.
-- Non! C’est impossible, je n’ai pas terminé leurs histoires. Regardez. Je vois Swann et Charlus, qui discutent de ce côté. Je veux leur parler. Et puis, oui! Je les reconnais. Ils sont tous présents. J’aperçois les Guermantes et les Verdurin. J’entends les voix d’Elstir et de Saint-Loup s’entretenir de musique. Je veux approfondir le sujet avec eux.
-- C’est impossible. Ils ne te voient pas. Ils ignorent ta présence.
-- Non! Impossible! Je ne peux pas les laisser se disputer entre eux de la sorte. Je ne veux pas les laisser tomber. Ce sont mes amis après tout.
-- Tous ces amis fêtent ta naissance. Tu dois tout simplement contempler ton œuvre, ton jardin secret et puis… partir. Allons, il est temps à présent. Viens, nous partons pour la troisième lettre.
-- Non… je vois Albertine, là-bas, assise à ma table de toujours. Elle est revenue. Je veux lui dire quelques mots.
-- À ta guise, Marcel…

Il se précipita vers la table, saluant rapidement au passage, tous ses amis, ceux à qui il avait donné vie et qui célébraient leur liberté. Il tentait de les toucher, de les prendre dans ses bras. En vain. Les personnages ne le voyaient pas, ne l’entendaient pas.

Marcel arriva à la table de la belle, tout essoufflé. Malgré tous ses efforts, il était trop tard. Albertine avait disparu.

La troisième lettre scellée était sur le couvert d’Albertine. Délicatement, il décacheta le trésor. La lettre était vide.

À présent, il était seul dans son jardin intérieur, seul pour la fin de l’histoire.

C’était un soir de pleine lune d’été… Marcel avait échoué dans la quête de la troisième lettre d’or. La troisième lettre d’un mot perdu dans le temps.

À suivre…

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1. Illustration: James Jaques-Joseph Tissot. Portrait de Katleen Newton. 1877.

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dimanche 27 avril 2008

Contes de l'encrier: Marcel et le mot perdu 9


Un peu avant minuit, Marcel ouvrit les yeux. Il était dans un jardin inconnu. Les destriers de la calèche du maître du temps avaient traversé Paris, sans bruit, et s’étaient arrêtés au milieu de ce jardin extraordinaire. Le voyageur du temps perdu à la recherche d’un mot perdu dans le temps avait dormi toute la journée sur la banquette de cette machine abracadabrante.

Marcel retrouva ses esprits et se mit à la quête du fabuleux petit cahier noir du maître du temps. Rien. Silence et stupeur au cœur. Marcel prit peur et se mit à ruminer de sombres idées. Il avait défié le temps à la fin de la deuxième épreuve. À l’évidence, le maître du temps lui jouait de mauvais jours et lui faisait regretter son ingratitude.

C’était une soirée d’été. Les parfums de la nature chatouillaient les narines du pauvre écrivain hypersensible à cette splendeur verte. La moindre petite manifestation de dame nature le faisait souffrir d’une multitude d’allergies indescriptibles. Néanmoins, il descendit du fiacre et s’aventura dans les allées du parc. Il se surprit de tant d’audace, lui qui ne mettait jamais le nez à l’extérieur sans en payer le prix par de fortes fièvres. Curieusement, il ne ressentit point de malaise. Le temps lui sembla doux. Extrêmement exquis et moins ingrat…

Marcel se demanda si le temps s’était arrêté. Était-il mort?... Était-ce la fin avant la fin?

Du côté des aubépines de ce jardin enfoui dans les souvenirs, le murmure de la petite sonate du maître du temps se faufila jusqu’à lui. Il était bien vivant. La petite rumeur lui redonna un soupçon de bonne humeur. La musique s’amplifia. Marcel reprit courage. Le voyage, la quête n’étaient pas perdus. Le temps de la recherche de la troisième lettre arrivait, et peut-être aussi le mot de la fin avant la fin.

Du côté de la Place de la Madeleine de ce jardin secret caché dans Paris, une autre clameur attira son attention. Un groupe de fêtards brisa ce moment précieux. Les oiseaux de la nuit se dirigeaient vers lui en fredonnant la sonate du maître du temps. Marcel se trouva pris au milieu d’une fête du temps estivale impromptue! Un piège crée de toutes pièces par le malicieux maître du temps.

Le groupe entoura Marcel dans ce jardin délicieux, magique comme une madeleine. Une valse à mille temps s’effectua dans les jardins de la nuit des temps. Il fut entraîné malgré lui dans cette farandole sous les étoiles. Au bout de quelque temps, il s’effondra sur un banc, près des aubépines. Reprenant son souffle, il découvrit l’incroyable sens de l’humour du maître du temps. Le petit cahier noir était là, délicatement posé sur un plateau à thé et de madeleines. Marcel devait combler une petite faim avant la grande fin. Les directives étaient limpides : « Maîtriser son jardin secret. »

Les destriers s’activèrent et invitèrent le voyageur du temps à monter dans la voiture. La quête de la troisième lettre débuta. Sur la route, Marcel reconnut le Paris qu’il aimait, celui qu’il admirait depuis toujours, de l’extérieur et de l’intérieur, en visitant son jardin secret, cette cathédrale de mémoire.

Le bolide fabuleux s‘arrêta devant le Ritz.

C’était un temps de fleurs d’été… Marcel avait rendez-vous avec un mot perdu dans le présent et dans le temps.

À suivre…

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1. Illustration. James Jacques-Joseph Tissot. Le banc de jardin. 1882.

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jeudi 24 avril 2008

À l'ombre des carnets, opus 7

À l’ombre des carnets, un amoureux de la Terre et des mots…

Un poète de la nature pour souligner le jour de la Terre et celui des droits d’auteur.



Henry David Thoreau

dimanche 20 avril 2008

Contes de l'encrier: Marcel et le mot perdu 8


Cette nuit-là, Marcel ne rentra pas chez lui immédiatement.

Le voyageur perdu dans le temps à la recherche d’un mot perdu dans le temps décida de défier le maître du temps. À sa sortie de la cathédrale engloutie dans le temps, la bibliothèque Proust de sa maison d’édition, il mit la deuxième lettre d’or sur son cœur et refusa de monter à l’intérieur de la voiture du temps.

Cette nuit-là, Marcel tricha quelque peu avec le temps qu’il lui restait pour découvrir le mot perdu dans le temps.

Bon joueur, le temps d’hiver blanc passa au temps d’un automne rouge. La neige disparut et les arbres se couvrirent d’une épaisse pelisse de feuilles rouges. Pendant quelques secondes, la lune brune se cacha derrière les nuages, puis disparut dans un ciel d’encre bleue. Le vent souffla quelques gouttelettes de pluie sur les pas de l’imprudent, histoire de vérifier la profondeur de ce sentiment d'impertinence. Marcel se montra imperturbable. Il ordonna sur-le-champ d’intrigantes directives aux destriers du maître du temps.

-- Suivez-moi au pas de course. Je me sens incroyablement insomniaque et inconscient du temps. Suivez-moi où bon me semblera de laisser couler le temps qu’il me reste. Suivez-moi vers l’inconnu qui se balade quelque part au fond de moi.

Cette nuit-là, Marcel oublia ses inconstances physiques, ses nausées, ses étouffements et toutes ses célestes irrégularités. Il se mit à courir dans la Ville lumière comme un cheval fou. Il traversa la Seine, salua les grands monuments, sans s’arrêter un seul instant. Il augmenta la cadence en direction de Montmartre. Marcel voulait gravir des montagnes, s’élever vers un ciel gravé d’étoiles rouges.

Il joua à cache-cache avec les destriers sur la butte. Il montait et descendait les escaliers au pas de course, au grand plaisir du maître du temps. Non. Décidément, Marcel ne voulait pas rentrer chez lui par une nuit sans lune et sans Albertine… Non. Marcel avait le cœur brisé en mille petits morceaux de papier blanc.

Il monta jusqu’à la rue Saint-Vincent, puis ralentit le pas. Lentement, il déambula dans les rues et contempla Paris, les yeux vers l'inconnu. Il s’arrêta devant un joli escalier couvert de feuilles rouges et s’assit dans les marches. Le cœur en émoi, il sortit son fabuleux petit cahier noir et se mit à noircir les pages blanches de lettres rouges. Toute la nuit, il écrivit d’immenses lettres rouges dans le cahier noir, déchirant les pages aussitôt pour les lancer vers la nuit inconnue.

Cette nuit-là, une cathédrale de petits bouts de papier issus d’un fabuleux petit cahier noir dessina une complainte dans un escalier de la butte inconnu. Marcel s’endormit sous les ailes du moulin de l’inconnu. Les destriers du maître du temps veillaient près de lui, ainsi qu’une petite mendigote inconnue perdue quelque part dans le temps.

Cette nuit-là, Marcel oublia Albertine.

C’était un temps d’automne rouge… Marcel « l’impossible » était vraiment perdu dans la recherche d’un mot perdu dans le temps.

À suivre…

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1. Illustration: James Jacques-Joseph Tissot. Octobre. 1877.


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